A
Cannes couraient quelques yachts qui constituaient le noyau de la flotte locale
vers 1880-1890 et qui animaient toutes les courses par leur participation bien
connue à toutes les régates. Le "Phare", l"'Alcyon", le "Zéphyr", "Boule de
Neige", "Jean-Baptiste" et "Ville de Marseille", ce dernier célèbre par son
bout dehors d'une longueur extraordinaire. Par suite de dissensions politiques
"La Société des Régates de Cannes" disparaît en 1887. La politique et le sport
n'ont jamais fait bon ménage. Après 27 ans d'existence, d'activité et de succès,
cette belle société était dissoute et s en allait, laissant un vide qui, très
vite, s'avéra de mauvais augure pour la ville de Cannes et ses intérêts en général.


Le mot "Régate", d'origine italienne, désigne des courses de bateaux qui
se faisaient depuis des siècles à Venise, chaque année à la Pentecôte. Ces
courses se font encore à Venise, c'est un très beau spectacle. D'autres villes
de la Méditerranée occidentale avaient aussi leurs courses disputées par les
pêcheurs sur leurs pointus "à la rame" et à la voile. Cannes faisait partie
de ces villes avant1860.
C'est à cette époque qu'entre en scène Léopold Bucquet. Parisien d'origine
et d'une santé fragile, il avait l'amour de la mer et des bateaux. Certes,
Léopold Bucquet n'est pas le créateur de la plaisance à la voile sur la mer,
elle existait bien avant lui. Mais il est sûrement à l'origine du yachting
léger en mer, avec toutes les difficultés que cela comporte - légèreté, vitesse,
tenue à la mer, remontée au vent, robustesse, prix, etc.. ..
La
première régate, réunissant quatre yachts (Léro, Jeannette, Le Touriste et l'Olga)
construits par quelques amateurs entraînés par Léopold Bucquet se fit le 25
avril 1859. C'est la première et la plus ancienne course de voiliers de plaisance
d'un certain tonnage qu'ait connu la rade de Cannes. Il s'agit de la régate
de Pâques 1859 organisée sous le patronage de Lord Brougham avec un programme
sur lequel on lisait que "ces régates étaient offertes à la population maritime
de Cannes et des Sports du littoral par la société des Etrangers résidant en
cette ville". Dix régates à la voile eurent lieu, par séries. En plus des quatre
gros voiliers susdits, courses en voile latine, ou liberté de voilure, bateaux
pontés ou semi-pontés. Cinq régates à l'aviron se firent en même temps, à huit
ou à quatre rameurs, pour baleinières, gigs ou yoles. Pêcheurs et amateurs étaient
admis, 26 bateaux prirent le départ en voile latine, il en était venus du Havre,
de Nice, de Saint - Raphaël et de Toulon.
A
Léopold Bucquet et à Lord Brougham s'étaient joints Messieurs Eugène Tripet,
James de Colquhoum et Victor Béchard. Tous ensemble, ils décidèrent de créer
un club à la ressemblance de ceux qui existaient déjà dans d'autres pays et
dans d'autres villes, le plus ancien de tous étant le "Royal Yacht Squadron"
fondé en 1812 à Cowes, le plus ancien des clubs français étant la "Société des
Régates du Havre" fondée en 1838.
En janvier 1860 fut créée une première "Société des Régates de Cannes" avec
statuts et souscripteurs (une cinquantaine). On créa un pavillon. On fit un
règlement de course. On fixa les cotisations. Président Léopold Bucquet. Autres
membres fondateurs Eugène Tripet, James de Colquhoum et Victor Béchard. Léopold
Bucquet fit construire de nouveaux bateaux sur ses plans. Une grande régate
fut organisée pour le 15 août 1860 (fête de l'empereur Napoléon III) par le
Duc de Vallombrosa, Messieurs de Borgne, de Rozières, de Larminat, de Journel
de Lagrée, Alphonse Karr, Lucien Moore, Grookenden et Caillaux de la Tour.
En
1861 on organisa une grande course à l'aviron avec une forte participation des
embarcations des bateaux de guerre de la Royale auxquelles s'étaient jointes
celles du gros bateau de guerre russe "Osliaba" (capitaine Marinoff). Couraient
aussi des Clippers de 13 m, des Flat-Boats de 7 m, des Clippers à dérive et
des Cutter de 8 m. Le soir, un grand banquet réunit les officiers russes et
français ainsi que les notables de Cannes et les membres de la Société des Régates.
Le Prince Galitzine représentait la Russie.
En
1863, Richard Marie Jean Etienne Manca Amat, duc de Vallombrosa et de l'Asinava,
devint Président de la "Société des Régates de Cannes" en remplacement de Léopold
Bucquet qui venait de mourir. Aussitôt il organisa en cette année 1863 une régate,
aussi spectaculaire que mémorable, qui devait "lancer" la rade de Cannes dans
le grand monde de la plaisance. Il s'agit d'une course entre quatre gros voiliers,
"'Hosnet" de 140 tonneaux, le "Glean" de 150 tonneaux, le "Queen ofthe Island"
de 70 tonneaux et le "Cutler" de 60 tonneaux. La "Société des Régates de Cannes"
avait besoin d'un local pour abriter son siège, son état-major, son organisation,
ses réceptions. Toujours en 1863, le duc de Vallombrosa fonda avec 35 actionnaires,
une Société Civile Immobilière au capital de 200 000 Francs Or qui acheta 3000
m2 de terrain sur la Croisette et construisit le "Cercle Nautique" qui devint,
et pour 75 ans, le foyer de la vie mondaine à Cannes. Construit sur les plans
des architectes Baron et Blond, il fut inauguré le 1er octobre 1864 et démoli
en 1946. Sur son emplacement furent ensuite édifiés le premier Palais des Festivals
et enfin l'actuel grand hôtel Noga Hilton.
Le
Cercle Nautique, propriété de la Société Civile Immobilière qui l'avait fait
construire, resta toujours indépendant des clubs nautiques de Cannes, et aussi
en dehors de leurs mésententes. Sa véritable fonction était la suivante pendant
que les courses se faisaient en mer, tout le monde élégant qui n'était pas sur
les bateaux et aussi les notables et les invités, se pressaient dans les salons,
aux fenêtres et sur les. Le Cercle Nautique servait aussi pour toutes les réceptions,
et pour toutes les fêtes, autres que maritimes. Plus tard, le Cercle Nautique
devait souffrir d'un manque d'entretien, la guerre de 1914-18 ayant fait disparaître
la vieille aristocratie européenne, la russe en particulier. En 1939 il était
en mauvais état. Il connut ses derniers beaux jours pendant la deuxième guerre
mondiale, ses vieux salons ayant servi de salles où l'on fit passer le baccalauréat
entre 1942 et 1944. Enfin désaffecté, il fut démoli en 1945-46.
Revenons
en 1863, Léopold Bucquet étant décédé, une coupe portant son nom est mise en
compétition en cette même année 1863, et une nouvelle course de gros voiliers
fut organisée en suivant les règles anglaises. C'est à l'issue de cette course,
et en souvenir de la précédente que l'on s'aperçut que les gros voiliers allaient
plus vite que les petits et que la longueur à la flottaison jouait un rôle si
grand qu'il paraissait vain de voir les petits dépasser les gros. Cette découverte
fut à l'origine des règles de jauge, de temps compensé et de "rating" actuels.
En 1867, l'Impératrice de Russie dote Cannes d'une coupe pour les régates. La
coupe Léopold Bucquet, à la voile, réunit 30 partants. Toujours à la voile,
on vient de créer la Coupe des Dames, pour yachts de 40 tonneaux et plus. La
mort de Lord Brougham survenue le 7 mai 1868 vint jeter une ombre de tristesse
sur le monde des plaisanciers. Après une vie brillante et bien remplie, cet
aristocrate grand ami de la France fut l'un des précurseurs de l'Entente Cordiale.
Son nom est demeuré célèbre à Cannes qui lui doit tant.
C'est
en 1869 que le succès des Régates de Cannes devint éclatant. Plus de 100 voiliers
en course! Le "Temps" était venu de Paris à Cannes par les canaux. De même le
"Printemps" de Bordeaux qui mit 15 jours pour atteindre Cannes par le Canal
du Midi, et ensuite la mer. Il jaugeait cependant 40 tonneaux et son tirant
d'eau devait être vraiment à la limite de l'admissible pour le canal. Un très
gros voilier courait aussi, le "Coelina" (Monsieur Richardson), de 400 tonneaux.
C'est sans doute le plus gros voilier qui vint jamais courir à Cannes. et encore
ça n'alla pas très vite, la participation en 1872 fut modeste. Le Duc de Panne
et son cousin Don Henrique de Bourbon étaient à bord du bateau à vapeur du Comité
de Course. En ce temps, on appelait le comité de course "les commissaires".
La participation restera faible jusqu'en 1876. Cette année là, la Reine de Hollande
assiste à la régate et donne les prix.
En
1878, retour en grande force des régates à l'aviron. La Royale aligne à elle
seule plus de 50 embarcations. A la voile, en 1878, on eu des ennuis. Un gros
abordage avait endommagé le "Touriste" pris en plein travers par un concurrent.
Un autre voilier, 1"'Henriette", coula. Deux autres voiliers chavirèrent mais
on réussit à les ramener au port en remorque. En souvenir de Lord Brougham et
pour commémorer le 10ème anniversaire de sa mort survenue en 1868, le Cercle
Nautique Méditerranéen, la Ville de Cannes et le Yacht Club de France décidèrent,
pour honorer sa mémoire, de lui consacrer les régates de 1879, ainsi décrites
par le capitaine H. Bouttin: Le Centenaire dont il s'agit, c'est la date de
la naissance de Lord Brougham né en 1778. La guerre navrante de 1870 n'était
plus qu'un lointain souvenir. Les aristocrates pendant près de 35 ans, jusqu'en
1914, virent leurs efforts couronnés d'un plein succès avec l'arrivée en course
des rois.
Dans
Cet essor considérable des Régates de Cannes, il faut souligner le rôle majeur
du Duc de Vallombrosa qui, par son prestige, sa compétence et son talent d'organisateur,
devait présider la Société des Régates de Cannes pendant 20 ans jusqu'en 1883.
Il fût aussi l'un des fondateurs et le premier Président du Yacht Club de France
(créé le 15 juin 1867). Président de deux clubs très importants, et aussi du
Cercle Nautique, il avait certainement beaucoup à faire; il fut l'un des piliers
le plus solide peut-être de la plaisance française pendant toute cette longue
période.
Aussi,
pour y suppléer, la ville de Cannes constitua un nouveau club qui prit le nom
de "Société Nautique de Cannes" dont les efforts, pourtant méritoires, n'aboutiront
pas à grand chose. Dans un numéro de "Yachting World" de cette époque, la "Société
Nautique de Cannes" s'attire des critiques sévères, et pendant quelques années,
les choses allèrent plutôt mal que bien, jusqu'en 1891, date à laquelle, sur
l'initiative de Monsieur Félix Girard, on créa une nouvelle société, "L'Union
des Yachtsmen de Cannes" qui fit construire un club flottant en forme de gros
ponton amarré dans le port, et qu'on baptisera "l'Arche de Noé", siège social
de 1' U.Y.C Le succès s'annonça immédiat. Ce fut pour les régates de Cannes
une période exceptionnellement brillante. Bien entendu, le "Cercle Nautique"
existait toujours sur la Croisette, il était resté à l'abri des dissensions
politiques de la période 1887-1891 et il connut son âge d'or entre 1891 et 1914.
Les galas sont fastueux, toutes les cours d'Europe sont représentées.
En
1893, une scission se produisit dans la "Société Nautique de Cannes". Les dissidents
créèrent la "Société des Régates Cannoises". Il y eu alors non plus deux, mais
trois clubs à Cannes, en concurrence plus ou moins ouverte. Peu après, la "Société
Nautique de Cannes" se heurte assez fort avec l"'Union des Yachtsmen de Cannes".
Plus tard, un accord limite s'établit, chacun des clubs organisant ses courses;
il y eu deux semaines de régates à Cannes, au lieu d'une seule auparavant. Plus
tard, la "Société des Régates Cannoises" créée par les dissidents en 1893, fit
la paix avec la "Société Nautique de Cannes" dont elle était issue, et la réunion
et la fusion de ces deux clubs s'ensuivit en 1902. Les grandes régates de 1894
consacrèrent définitivement la rade de Cannes. Vinrent alors pour courir, avec
leurs bateaux, nombre de rois et princes.
Ces
régates de 1894 furent peut-être les plus importantes et sûrement les plus brillantes
que l'on vit jamais à Cannes si l'on prend en compte non seulement le nombre
de bateaux engagés, mais aussi la jauge totale de leurs voiles (certains bateaux
portaient plus de 1000 m2 de toile) et les effectifs sur l'eau, barreurs et
équipages. Ces régates de 1894 réunirent plus de 60 voiliers. Félix Faure, Président
de la République, déclarait en 1896 Cannes est le premier port de plaisance
de la Méditerranée.
Cette
même année, l'Union des Yachtsmen de Cannes" organisa la Coupe de France qui
se courut entre "Estérel" et "Gloria", tous deux de 20 tonneaux, remportée par
ce dernier bateau de nationalité britannique. En cette même année 1898, la "Société
des Régates Cannoises" (l'un des trois clubs existants) avait son siège au Café
Maritime, Quai Saint-Pierre. La Coupe de France avait été créée en 1891. Elle
avait eu lieu aussi en 1895. Celle de 1898 était la troisième édition et la
première courue à Cannes.
De
1891 à 1901, elle fut réservée à des voiliers de 20 tonneaux. De 1902 à 1907,
la jauge fut descendue à 10 tonneaux. De 1910 à 1914, on la courut sur des voiliers
de 10 mètres. De 1922 à 1938, elle se disputa sur 8 m J.I. A partir du début
de notre siècle, les régates de Cannes voient arriver les monotypes et les bateaux
de jauge internationale. Les géants, tels que le "Britannia" et l'Ailsa" demeurent
sans suite, parce que trop peu de personnes pouvaient les faire construire et
les entretenir.
Durant
la période de la première guerre mondiale, les préoccupations de chacun étaient
évidemment tournées vers d'autres sujets. Cependant, une fois la paix rétablie,
Cannes retrouvait sa vocation de centre international du nautisme et les quelques
têtes couronnées, qui avaient échappé au raz de marée du conflit mondial, venaient
en baie de Cannes rivaliser sur leur yachts somptueux. Ainsi naquirent les "Régates
Royales".
L'époque
de l'entre deux guerres fut une période faste où toutes les catégories de voiliers
venaient s'affronter, amenant nombre de régatiers expérimentés et de vocations
passionnées, dont la moindre ne fut certainement pas Virginie Hériot sur son
"Ailée VI". Cependant de nouveau les puissances s'affrontèrent et ce ne fut
qu'à la libération que reprit une activité nautique avec une débauche d'embarcations
de tout genre, surtout de moyen et petit gabarit. En effet les yachts imposants
nécessitaient un équipage permanent et un entretien qui se révélaient très onéreux.
Ce frit le début de la démocratisation de la voile.
En
1953, le Docteur Le Pivert créa la Coupe Internationale Ski-Yachting qui d'une
trentaine d'engagés passa à 374 en 1984. Cette formule originale proposait la
pratique simultanée du yachting à voile en baie de Cannes et du ski alpin dans
l'arrière pays, compétition pré - olympique qui devint rapidement une pépinière
de futurs champions. En 1990, Ski - Yachting change de cap et ouvre l'épreuve
aux croiseurs habitables, puis en 1998 aux monotypes; la compétition est désormais
le royaume des amateurs.
Le
grand événement de la vie nautique Cannoise reste la renaissance des Régates
Royales en septembre 1979, quarante après leur disparition pour cause de conflit
mondial. L'évolution de la vie ne permettait plus ces joutes entre têtes couronnées
sur leur luxueux bateaux. Cependant l'idée de réunir de nouveau ces splendides
unités recueillit un agrément unanime. D'une trentaine de voiliers en 1979,
le nombre de participants va croissant, puisqu'en cette dernière année du XX
ème siècle, 150 bateaux se sont mesurés sur l'eau, dont 60 Dragon, 40 Jauges
Internationales et 50 voiliers de tradition. La splendeur du spectacle offert
par ces voiliers semble le couronnement de la vie nautique cannoise.
Inspiré du texte de Jacques Marsan, aimablement fourni
pour la Revue du 125ème anniversaire
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